Essai de Mansouroff à l’occasion de l’exposition

organisée sur son oeuvre par le Musée National d’Art Moderne 

Centre Pompidou

12 décembre 1972 - 29 janvier 1973

Paris

Je suis né en 1896. Ce que je raconte ici, je le raconte déjà depuis 60 ans. Actuellement j'ai 76 ans. Les nouvelles expressions "de la peinture" que j'expose sont toujours les mêmes, seulement sous des formes varies.

Les expressions naissent instinctivement, mais la réalisation est élaborée. Bien entendu, depuis 1917 il y a eu un changement ; le monde a changé, il est devenu méconnaissable, mais pas moi. 

Je suis resté le même dans mes expressions. C'est dans ce monde que je vis et que j'observe. 

J'essaie, autant que possible, de rejeter le côté poétique de mes œuvres. Je pense plutôt réaliser des compositions calculer et adapter la mesure à mes créations plastiques. C’est après avoir mûrement pesé et médité que je réalise, que je fixe la naissance d'une vision qui a passé devant moi en un éclair, parfois dans une succession d’images et de dessins. L'instinct et le calcul doivent être en accord dans ma “nouvelle formule d’expression”.  

Ce n’est pas à partir de “légumes d’Aix” que naissent nos belles images, mais du vacarme, de la puanteur et de la boue - de ces choses faites d’éther, tout à fait inutiles, mais qui tendent à paraître surpasser toutes les possibilités humaines, telle une toile d’araignée dans un coin.

 

L’institut Expérimental d’Art (I.N.H.U.K.), attaché au Musée d’Art Culturel existait de puis 1919.

En 1923, cet Institut a été reconnu par le Commissariat de Education National comme Organisme de Recherche indépendant du Musée.

Les membres du Conseil de l’Institut formant le groupe principal étaient :

  • Malévitch, directeur et responsable de la section formaliste.

  • Pounine, suppléant Administratif en l’absence de Malévitch, était critique d’art, mais n’était pas chargé des travaux de recherche. Il était considéré comme idéologue, mais n’en était pas un. Tout membre du Conseil dans sa section était considéré comme idéologue.

  • Tatline dirigeait la section Culture Matérielle.

  • Matuchine, celle de la Culture Organique.

  • Mansouroff, la Section Expérimentale.

  • Filonov réalisait et exposait sa peinture, mais ne menait pas de travaux théoriques.

Le travail théorique de Malevitch consistait à établir une classification de l’évolution continuelle de l’expression artistique, classification qu’il a commencée à partir de théoriciens déjà existants, tels que Delacroix, Cézanne, les Cubistes et les Futuristes. A vrai dire ils n’étaient pas des théoriciens, mais les promoteurs d’une nouvelle étape dans l’évolution de la peinture. Son Suprématisme représentait précisément une étape dans l’évolution de l’art après le Cubisme et le Futurisme. Sans aucun doute c’était un principe académique.

 

Dans ses expositions il ne voulait plus tenir compte de ses étapes précédentes. Il ne tenait qu’à sont Suprématisme - dont il était l’auteur et qui durait depuis 1913 ; lorsqu’il montra les éléments les plus simples de son système, pleins de dynamisme et de feu, encore très colorés à cette époque-là, en 1924, il déclara la fin du Suprématisme. Ses compositions étaient idéalement rythmiques avec leur couleur blanche, noire, rouge et parfois il couvrait le fond d’un ton gris. C’est la gamme typique du Suprématisme. A partir de 1924, il compose des dessins de modèles volumineux qu’il exécute ensuite en céramique et expose en 1926. Ces modèles magnifiques, de construction dynamique, et parfaitement inutiles qu’il faisait passer pour des projets d’habitats, il les appelait des “ Planites ”.

 

J’ai quitté la Russie en 1928. L’Institut a été fermé en 1929. Malévitch, d’esprit profondément religieux, reste seul. Il abandonne le Suprématisme et se met avec beaucoup de courage à l’art figuratif, triste, mais extrêmement expressif, harmonieux et sincère.

 

Tatline - C’est le créateur de la composition constructive sans thème, précédant le Suprématisme, après le Cubisme. Il réalise ses oeuvres avec différents matériaux : avec de l’acier, du verre, du bois et, bien entendu, de la couleur. C’est lui qui a été à l’origine de la naissance du Suprématisme qui, en 1912 était chez lui beaucoup plus rythmique et plus prenant que celui de Malévitch en 1913. Tatline était l’idéologue du Constructivisme. Il ne s’occupait pas des travaux théoriques.

 

Matuchine était plongé dans les expériences optiques, proches des expériences hypnotiques. A cette époque, on parlait de Mme Blavatsky. Il était très intéressé par ses expériences. C’était l’époque de sa jeunesse; les motos venaient de faire leur apparition. Les cours de Matuchine étaient très instructifs. C’étaient plutôt des entretiens amicaux. Il était de 30 ans mon ainé. Il aimait nos discussions. Ses cours sur la “Gymnastique des yeux“ ouvraient la possibilité de créer de nouvelles expressions en peinture. Il l’appelait l’expérience de la “dilatation de la vue”, qui était devenue une nouvelle branche de l’enseignement académique. C’est une sorte d'impressionnisme analytique, qui pourra être la base même d’une nouvelle structure de tableaux.

 

Matuchine était un novateur de diverses expériences. Compositeur, très bon violoniste - premier violon de l’orchestre du Théâtre Marinsky, il a réalisé personnellement tout une série de violons de tonalités et de formes nouvelles. Connu pour son opéra “Victoire sur le Soleil” d’après les paroles du poète Kroucheneff, Malévitch en a créé les costumes et les décors ; c’était en 1913 à “Luna Park”, rue des Officiers. Sur le rideau, encore cubiste, Malévitch pose trois premières formes du Suprématisme.

 

Filonov se tenait complètement à part. Tous deux nous étions dans les meilleurs termes malgré mon peu d’empressement et mon manque d’admiration pour ses idées de retour vers les cavernes, avec l’arc et les flèches et les promenades en la compagnie charmante des lions dans le désert. Ses nudistes avaient quand même des slips. Tout compte fait, cela ne me convenait pas, mais je l’aimais beaucoup pour sa vie d’ascète.

 

Mansouroff c’est-à-dire moi-même et ma section expérimentale. Mes cours portaient sur la naissance des formes plastiques, techniques et mécaniques, ainsi que sur les formes dans la construction. J’observais la vie et le travail de tous les moucherons, les vers, les araignées, les oiseaux, les bêtes et les hommes.

 

Je cherchais des points communs dans la construction de l’habitation chez les sauvages - les êtres primitifs et les civilisés. Partout où je pouvais les trouver, je comparais la mesure et la forme du besoin esthétique. Depuis, il est passé plus d’un demi-siècle et je vois que je ne me suis pas trompé. En ce temps-là, je parlais déjà de la toxicité de l’engrais chimique, de la destruction de la forêt et de l’extermination des bêtes. A peu de choses près, mes idées d’alors sont valables aujourd’hui, brèves et claires, quoiqu’il semble qu’aucune clarté, ni rien ne peut plus arrêter cette tendance à la destruction du monde, à la fin duquel le destructeur disparaîtra lui-même dans le chaos. Toutes ces considérations je les exposais à l’Institut de 1922 à 1928. Des foules de gens de toutes les catégories sont passées - savants, poètes, peintres, étudiants et ouvriers. Notre popularité était grande. Il est vrai que notre travail ne coïncidait pas avec la théorie de la duperie. Il n’y eu pas de changement. Malgré la sympathie des membres et non-membres du Parti, on commande l’engrais chimique en Amérique, l’engrais qui fait retourner, bouillir la terre. La terre donne ainsi plus de blé - maintenant on mange le pain canadien. Ces scies électriques dont on fait l’usage si aisément que bientôt il ne restera des forêts que les tableaux de Chichkine, admirateur des forêts, du gibier et des animaux. Ce n’est pas que j’ai envie d’être un critique ou un théoricien, mais il me semble qu’un peintre peut donner l’explication sur ce qu’il fait et ce qui le guide.

 

En 1921-1922 l’Association des Peintres Révolutionnaires Russes (A.H.R.) s’en prend à notre tendance de “propagande contre-révolutionnaire et de trivialité”. Mais en fait nous n’étions pas des conteurs de fantastiques, nous étions de véritables réalistes. Il est inutile d’embellir, car tout le monde sait que les révolutions apportent le malheur. Les gens qui étaient disposés à sympathiser au changement, étaient découragés. C’est bien A.H.R. qui nous obligea d’accoucher de la “force scientifique de persuasion” nécessaire pour notre présence constructive dans l’édification générale du Communisme. Ceci, aujourd’hui on le reconnaît, quoique très timidement, et pas seulement chez nous, que la Chimie et la Technique dans les mains joyeuses, nous mènent que désastre planétaire.

 

P. Mansouroff

 

Source: Catalogue de l’exposition.